Des recettes imaginaires pour oublier l’enfer

Ce sont des carnets de recettes jaunis, à l’écriture fine et serrée. Mais ceux dont nous allons parler ici ne sont pas ceux qu’on oublie au fond d’un tiroir. Ils portent les stigmates de l’histoire et la douleur de celles et ceux qui ont pris la plume pour coucher sur leurs pages les secrets de cuisine qu’ils connaissaient. Ils savaient peut-être que jamais plus ils ne les réaliseraient. Retour sur les carnets retrouvés des hommes et femmes déportés.

Des recettes imaginées pour oublier

À Ravensbrück, Auschwitz ou Terezin, on crevait de douleur, on crevait de peur, on crevait de faim.

« Nous avons faim, faim, faim. Non plus des crampes d’estomac, mais la sensation de perdre ses forces durant les heures qui précèdent la soupe. »

Marie-Claude Vaillant-Couturier

Carnet de Nicole Clarence, camp Leipzig Schönefeld
Carnet de Nicole Clarence, camp Leipzig Schönefeld

Pour contrer la déshumanisation et l’anéantissement des corps et des esprits, les prisonniers partageaient ce qu’ils avaient de plus chers : leurs rêves. Et pour beaucoup, s’imaginer déguster un boudin aux châtaignes, une bouillabaisse, un poulet aux prunes ou une galette bretonne permettait de se sentir vivants, envers et contre tout.

« Il est sans doute difficile d’admettre, pour des non-initiés, l’importance primordiale que revêtaient dans les camps de concentration les recettes de cuisine ou de pâtisserie ; mais, lorsque nous avions digéré un canard théorique aux oranges ou un excellent cassoulet abstrait, nous avions moins faim, c’est un fait. »

Jean Baumel, résistant déporté à Auschwitz

Au plus profond de l’horreur, les hommes et femmes déportés partageaient leurs recettes. Ensemble ils débattaient sur la quantité de beurre nécessaire à ce dessert ou sur l’ajout indispensable d’estragon dans ce plat. Ils racontaient les anecdotes vécues derrière les fourneaux et se promettaient de gargantuesques banquets à la sortie de l’enfer. Les frontières s’effaçaient et les recettes de gâteaux tziganes se mêlaient à celle du cassoulet.

« Il est vrai que la plus simple nourriture nous paraissait somptueuse : Dédée de Paris parlait avec volupté d’une miche entière de pain blanc dans laquelle elle pourrait mordre à son aise. Le retour se parait de repas plantureux, de véritables orgies flamandes. La faim pendant ce temps faisait son œuvre… »

Violette Maurice, déportée à Ravensbrück

Ces carnets incarnaient l’espoir et la résistance. Aux heures les plus sombres, leurs auteurs avaient la volonté de les cacher, les conserver et peut-être même, de les transmettre. Pour certains, comme la grande résistante Germaine Tillion, les recettes étaient même un moyen de faire passer des messages cryptés :

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Par cet acrostiche, la courageuse femme dénonçait en fait Dorothea Binz, gardienne SS au camp de Ravensbrück.
De nombreux carnets ont survécu à leurs auteurs et ont été miraculeusement transmis à leurs descendants, comme les recettes de Minna Pächter, déportée à Terezin ou celles du résistant Marcel Letertre déporté lui aussi. Aujourd’hui, ces carnets sont la preuve que la cuisine rassemble, même lorsque la barbarie broie les rêves et les espoirs.

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Carnet de Jean Kréher, detenu à Buchenwald

Anna Georget a tiré de ces carnets un bouleversant documentaire, « les festins imaginaires ».

Crédits couverture : Minna Pächter et son petit-fils –  Les Carnets de Minna, au Seuil

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